Interview de Frédéric ROBIN, référent Haïti chez EMDH
Q : Frédéric, tu reviens tout juste de mission à Port-au-Prince : quelle est ton analyse sur la situation humanitaire actuelle ?
FR : La situation sur le terrain est très complexe. L'ampleur de la catastrophe est tout simplement considérable : nombre d'habitations ont été partiellement ou complètement détruites, et plus d'1 million de personnes vivent actuellement sous des abris précaires, principalement dans la capitale. La situation dans les camps de fortunes est très difficile. Les conditions d'hygiène sont déplorables, la nourriture manque souvent, et les enfants sont exposés à des risques multiples (violences physiques, violences sexuelles, exploitation en tant que « domestiques ») La capitale haïtienne est investie par un grand nombre d'acteurs humanitaires de différents profils, et aux capacités d'action et de coordination diverses. Nul ne sait exactement combien d'organisations haïtiennes et internationales sont réellement présentes, mais il y en aurait des milliers, ce qui rend la coordination difficile. Enfin, et il s'agit d'une difficulté de taille, l'administration haïtienne a été très affectée par le séisme.
Aujourd'hui encore, beaucoup de questions restent sans réponse : comment reloger les populations ? quels types d'abris reconstruire ? sur quels terrains ? Comment envisager à terme le retour vers les habitations reconstruites?
Les abris temporaires doivent être construits au plus vite car la saison des pluies approche (mai/juin). Si la préparation de terrains en périphérie de la capitale est engagée, on semble encore loin du compte au vu du grand nombre de personnes concernées.
Enfin, le gouvernement a récemment proclamé la réouverture des écoles, mais cela ne peut se faire que petit à petit : beaucoup de bâtiments sont détruits, les populations se sont déplacées, et le corps enseignant a été affecté par la destruction des infrastructures éducatives.
Q : Cette mission préparatoire a-t-elle fait évoluer le projet d'intervention psychosociale initialement prévu ?
Suite au tremblement de terre, EMDH avait souhaité se mobiliser pour apporter une aide psychosociale aux enfants les plus affectés, notamment les enfants sans référent adulte. L'intervention reposait sur deux axes : l'ouverture d'un centre d'accueil de jour destiné à offrir des activités récréatives aux enfants en coordination étroite avec d'autres acteurs de la Protection de l'Enfance, et un travail auprès des enfants en milieu hospitalier, en mettant à leur disposition des «écoutants » haïtiens capables de leur offrir un appui psychologique.
Afin de proposer le modèle d'intervention le plus adéquat aux besoins et réalités de terrain du moment, cette mission préparatoire a été menée avec Karelle Bertault, qui a conduit différents projets EMDH dans plusieurs pays, et Emmanuelle DESCHAMPS, ancienne chef de projet en Afghanistan et l'actuelle chef de mission en Haïti. Nous avons pu affiner notre schéma d'intervention, voire dans une certaine mesure le réorienter. Le socle du projet reste bien entendu le même : nous nous attacherons à développer une prise en charge psychosociale aux enfants affectés par le séisme du 12 janvier.
Près de quatre mois après cette catastrophe, le volet hospitalier du projet n'est plus prioritaire : il y a moins d'enfants aujourd'hui dans les services médicalisés et ils seront, au fil des mois, de moins en moins nombreux.
D'autre part, l'absence d'un plan global de reconstruction et de gestion des mouvements de population nous conduit à privilégier une approche plus souple et mobile, basée sur des infrastructures plus légères. Le manque de place rend la création d'une structure compliquée, nos équipes se déplaceront donc le cas échéant au gré des mouvements de population, afin d'assurer le suivi des enfants des communautés déplacées.
Q. Quelle est la stratégie envisagée à l'heure actuelle ?
FR. Nous souhaitons développer une approche centrée sur l'enfant, bien sûr, mais impliquant l'ensemble de la communauté. Le projet s'appuie sur un quadruple constat :
- Tout d'abord, le statut de l'enfant est très fragile. Il n'existe pas « une loi de protection de l'enfance » en Haïti. Dans l'inconscient collectif haïtien, l'enfant n'est pas vraiment perçu comme un individu fragile à protéger. Il existe de nombreux cas de violences faites aux enfants, et le nombre de cas reportés augmente fortement depuis le tremblement de terre. Ces violences peuvent prendre différentes formes : violences physiques et sexuelles, trafic, travail forcé... Un travail de fond doit être engagé, ce que nous envisageons de faire en ouvrant des espaces de parole pour les enfants, mais également pour les femmes et les hommes des communautés que nous voulons accompagner. Une sensibilisation aux Droits de l'Enfant sera proposée, et des adultes seront identifiés et formés pour servir de relais au sein de ces communautés.
- Le deuxième constat est que les communautés, et principalement les enfants, sont soumis à un stress important (le choc du tremblement de terre, la confrontation à la mort, la peur et l'insécurité) Un stress décuplé par un sentiment de culpabilité lié aux croyances religieuses. Un travail spécifique doit par conséquent être mené : accompagnement des communautés dans le processus de deuil, identification des enfants les plus en détresse par le biais d'activités psycho sociales et prise en charge individualisée par des psychologues.
- Le troisième constat est que de nombreux enfants ont perdu la protection de leur foyer : leur maison et / ou plus grave encore, leurs parents. Nous souhaitons porter une attention particulière sur ces enfants, en nous coordonnant avec les acteurs en charge du rétablissement du lien familial et en suivant les enfants accueillis dans leur famille élargie ou chez des voisins...
- Enfin, la destruction des écoles rend le retour à une certaine normalité très difficile. Les enfants risquent de décrocher du système s'ils ne peuvent reprendre rapidement leur rythme scolaire. Nous nous attacherons à les accompagner dans ce processus.
Q. Avez-vous identifié des partenaires locaux avec lesquels bâtir le projet ?
Nous avons déjà identifié une communauté particulière avec laquelle nous envisageons de travailler et identifié notre principal partenaire local, le Centre d'Education Populaire, situé à Port-Au-Prince, à qui nous apporterons un appui technique et organisationnel. Il s'agit d'une association dirigée par un psychologue très reconnu en Haïti, spécialisée dans le travail auprès des enfants en situation de rue. Une composante essentielle de notre projet consistera à appuyer le renforcement de cette structure, afin de lui permettre d'engager des actions d'envergure sur le long terme.
